« EDITO Durban . un titre ?
Il semble que tout ait été dit sur la conférence intergouvernementale contre le racisme qui s’est déroulée à Durban début septembre .
C’est pourquoi, dans cet édito, nous nous centrerons sur que qui s’est passé dans le forum mondial des ONG qui l’a précédé de quelques jours : le MRAX était en effet la seule ONG belge présente sur place. …. Et le parti que nous prenons est de vous en parler, comme nous l’avons vécu, en toute simplicité .
Vous devez d’abord vous imaginer un stade de cricket énorme !
Sur la pelouse du terrain de cricket sont disposées 10 tentes immenses toutes blanches…où se tiennent quotidiennement les commissions, lieux de travail thématiques de la déclaration et du plan d’action que les ONG devaient amender et approuver …
Tout autour, et à l’entrée du stade, des tentes encore, pour les stands et les « caucus », ces lieux de rassemblements des groupes, et notamment pour ce qui nous concerne, le Caucus européen qui rassemblait les ONG européennes .
Ce décor étant campé, mettez-y du monde, plein de monde : des femmes surtout, de toutes les couleurs, de toutes les corpulences… 9000 personnes , représentant 6000 ONG, qui font des heures de files quotidiennes pour recevoir leurs cartes d’accréditation, leurs badges, pour manger, aller à la toilette, aller aux informations, se retrouver …
Représentez-vous alors un tourbillon fou, avec un programme qui change tout le temps, des informations qui ne se vérifient pas, des notes de travail qu’on attend vainement jusque tard le soir pour les amender pour le lendemain, l’absence récurrente d’interprètes...
Et vous l’aurez compris, ce forum donne tout d’abord l’impression d’un gigantesque chaos, sur lequel il paraît bien difficile d’avoir prise !…
Au milieu de ce chaos et de manière beaucoup plus fondamentale, les tensions se font de plus en plus palpables au fur et à mesure que les jours avancent : manipulations et rapports de forces, propos racistes, difficulté pour les « blancs » de prendre la parole dans certaines réunions « qui es-tu pour parler ici ? tu n’es pas descendant d’esclave : shut up ! », tracts antisémites, bagarres entre « pro-palestiniens » et «pro-israéliens » et les forces de l’ordre qui doivent s’interposer ….. à se demander si on ne s’est pas trompées de conférence !
Tout ça culmine notamment lors de la séance d’adoption du texte final de la déclaration et du plan d’action des ONG : procédures de vote pas correctes, insultes, … seuls 9 caucus sur les 44 sont encore présents au milieu de la nuit et acceptent ce texte .
Dans la foulée, le comité chargé de rédiger la version définitive subit des intimidations et menaces de la part de « palestiniens », certains rédacteurs partent, des disquettes disparaissent….
Nous reviendrons dans un autre article sur le contenu de la déclaration des ONG, mais d’emblée nous tenons à souligner et à dénoncer comme nous l’avons fait au moment même avec une série d’autres ONG, l’absence totale de procédures claires et démocratiques qui ont conduit à l’adoption de ce texte .
Voilà qui fait froid dans le dos, non ?!
Au delà, du sentiment de gâchis, de colère et d’impuissance que n’ont pas manqué de nous inspirer ces faits, comment comprendre ce qui s’est joué là ?
Différentes pistes d’analyse sont sans doute à juxtaposer :
tout d’abord, beaucoup d’ONG présentes à Durban se présentaient comme des porte-parole de groupes victimes ( les « descendants d’esclaves », les « peuples indigènes », « les Dalits et les castes », et les « palestiniens » surtout…. ). Elles étaient là avant tout pour porter haut et fort leur propre cause, leur révolte face aux oppressions et injustices qu’elles ne supportent plus ; et cela avec une « passion » à la mesure des dénis dont elles sont l’objet. Ce qui s’est donc joué par moment à Durban - la première ligne de clivage pourrait-on dire -, c’est la parole des victimes contre celle des autres ( mouvements et coordinations antiracistes ou de défenses des droits de l’homme par exemple).
Deuxième fracture qui se mêle un peu à la première mais qui polarise encore davantage les choses : il y avait deux « clans » à Durban, de manière très schématique il y avait les « noirs pauvres » d’un côté, et les « blancs riches » de l’autre. Durban, lieu d’expression de toutes les victimes a aussi évidemment catalysé une colère grandissante face à la domination occidentale sur le reste du monde .
C’est dans ce contexte que les « Palestiniens » ont tenté ( et réussi) d’utiliser Durban comme tribune . Et clairement - et sans mettre aucunement en question la justesse de leur cause -, la place que ça a pris, la manière souvent extrême des propos tenus et les dérives antisémites qui n’ont pas manqué, ont détourné la conférence mondiale contre le racisme de son objet espéré. La pression mise par les Palestiniens et par tous ceux qui ont tenté de résoudre à Durban des questions d’ordre géopolitique a, à la fois occulté d’autres causes, ET rendu bien difficile d’aborder sereinement d’autres formes de racisme ( comme par ex : les formes de racisme institutionnels, et ou de racisme au quotidien).
Durban s’est donc trouvé pris aux confluents d‘enjeux socio-politiques et économiques, et d’enjeux de reconnaissance ; et le fait par ailleurs que pas mal d’ONG étaient semble-t-il téléguidées par des états ou des groupes religieux n’a pas aidé non plus à la limpidité des débats.
Légitimité des victimes contre celles des « autres » ; contaminations entre racisme et oppressions économiques et sociales ; tensions politiques « du monde » qui rejaillissent sur la manière dont au niveau le plus simple des communautés différentes peuvent vivre ensemble et qui les polluent très souvent : toutes ces difficultés nous ont pété à la figure à Durban ! Elles ont malheureusement depuis largement envahi le reste de la planète !
Ces tensions et contradictions qui ont explosé à Durban, nous traversent donc bien évidemment aussi ici aujourd’hui ! Pas d’autre chemin dès lors pour le combat antiraciste que d’ouvrir le débat sur ces questions… »